Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – III – Ismaël Diadié Haïdara
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Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – III
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Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – III
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L’œuvre d’Omar Khayyam est nombreuse et diverse. Charles Groleau (1902) en cite les suivantes :
- Démonstrations des Problèmes d’algèbre (traduit et publié chez Leroux, en 1851, par Woepke)
- Ziji Melik Shahi, tables astronomiques (probablement, dit, Charles Groleau un résumé des travaux entrepris pour la réforme du calendrier)
- Manuel de sciences naturelles
- El Kawn Wal Taklif, traité de métaphysique
- Lawazim ul Hukm, Traité scientifique
- Traité sur les méthodes indiennes pour l’extraction des racines carrées et cubiques. Certains parlent également de Traités de musique et de médecine.
L’œuvre qui le fera connaître est sans nul doute ses Rubaiyyat. Gilbert Lazard (2002) nous dit que :
Le robaï est caractérisé par un mètre particulier, qui compte douze ou treize syllabes, avec une clésure fréquente après les quatre ou cinq premières. Plutôt qu’un quatrain c’est un double distique, car il se divise ordinairement en deux parties égales. La rime, unique, figure obligatoirement aux deux premiers vers et au dernier, facultativement au troisième. Le contenu réond le plus souvent à cette structure rythmique. Les deux premiers vers posent un sujet, fréquemment sous la forme d’un petit tableau ; le troisième introduit une nouvelle idée, dont le développement dans le quatrième rejoint le premier motif par une pointe inattendue.
Rudaki, Ibn Said, Rumi, pour ne citer que ceux-ci, ont pratiqué ce genre littéraire léger. Khayyam en fait de même, mais pour parler différemment.
Gilbert Lazard définit en substance les thèmes successifs des Rubaiyyat comme suit : le Temps, la Mort, la Terre, l’énigme, l’imposture, le Vin, la Sagesse.
Aïda Abadpour, dans son étude intitulée Les thèmes majeurs de la pensée de Khayyâm à travers de ses quatrains (Téhéran, 2010) donne des thèmes binaires comme composantes principales des Quatrains d’Omar Khayyam : 1) Vie et mort, 2) fatalité et liberté, 3) doute et certitude, 4) bien et mal, 5) univers et temps, 6) vie d’outre-tombe, 7) vérité du vin.
Jemal eddin Sheibâni al-Qifti, né dans la Haute-Égypte et mort comme vizir d’Alep en Syrie, en 1248, à ses soixante-seize ans, dit, un siècle après la mort de Khayyam :
Khayam était un des premiers savants de son époque, connaissant la philosophie de l’ancienne Grèce et exhortant à la purification de l’âme par de bonnes actions. Son sytème politique était basé sur celui de Platon. Les Soufis de nos jours, prenant prétextes de ses vers et des images dont il se sert, le revendiquent comme un des leurs, mais il est évident que sa religion est purement basée sur des principes d’équité et de liberté et sur les idées générales de la religion universelle. Il encourut le blâme des ignorant et des fanatiques et dut garder le silence sur ses opinions. Le pèlerinage qu’il fait à La Mecque fut moins inspiré par un acte de piété que par le désir de fermer la bouche à ses adversaires. Il n’en fut pas moins considéré par beaucoup comme hétérodoxe.
Dans une autre version, il est dit :
Omar Khayyam était le sage du Khorasan, le plus grand intellectuel de son temps et un maître des sciences du Yunnan (Grèce). Il prônait l’exercice physique comme purificateur de l’homme et soutenait une politique civile conforme à la pensée grecque.
Récemment, les soufis se sont approprié son œuvre. Ils admirent la beauté de ses poèmes et les discutent en congrégation, mais en réalité, ses poèmes sont comme des serpents rampant sur le corps de la charia et suintent de haine à son égard.
Lorsque ses secrets furent révélés et qu’il fut condamné pour ses croyances, il craignit pour sa vie. Il se tut. Il accomplit le pèlerinage du Hajj, non par conviction, mais pour sauver sa vie. À son arrivée à Bagdad, des adeptes de ses idées et des sciences anciennes le recherchèrent. Mais il leur ferma la porte, comme le ferait un homme repentant. […] Après le pèlerinage, il retourna dans sa ville, fréquenta les lieux de culte et garda ses croyances secrètes. Il était une figure unique en son temps dans les domaines de l’astronomie et de la philosophie, et était de ce fait considéré comme une autorité infaillible en la matière.
Ses cheveux flottaient au vent, dévoilant la racine de chaque mèche à ses tempes.
Nadjemeddin Razi dit pour sa part dans son “Mersad el Ebad” écrit entre 610-621 (1213-1224) :
L’observation [du monde] aboutit à la Foi, la démarche [vers l’éternel] à Erfan (gnose). Le philosophe, l’athée et le naturaliste sont privés de ce niveau spirituel ; ils sont égarés, perdus”.
Et plus loin :
“Quand à la philosophie de la vie, de la mort et de la résurrection, cet égaré nihiliste n’a d’autres réponse que de dire “le Maître qui composa lui-même les éléments… “
Les opinions de Qifti et de Razi, citées par Hazhir Teimourian et Sadeh Hedayat, ne laissent point de lieu au doute : Khayyam est considéré par eux, à peine un siècle après sa mort, comme un philosophe athée, naturaliste, aveugle et nihiliste que les soufis suivent à tort. Il faut bien omettre leurs opinions pour faire de Khayyam un mystique, comme Nicolas ou Omar Ali-Shah. Le vin de Khayyam est bien pour eux le jus du raisin et ses houris, des femmes de chair et de parfum de ce monde. Dans un texte écrit par A. G. Etessam-Zadeh (M. S. Al-Gurg, 2008), il est dit :
“Khayyam n’est pas un soufi ordinaire. Il appartient à une branche curieuse de la secte qu’on appelait “mélamétiyeh” (les blâmés) et dont les adeptes mettaient une sorte d’obstination à se faire mal juger des ignorants. A cet effet, ils commettaient ouvertement tous les actes que le monde à l’habitude de considérer comme des péchés, parce qu’ils trouvaient une sorte de jouissance à se voir “blâmés” par ceux qu’ils méprisaient.”
Omar Khayyam était donc pour lui un vrai mystique qui parlait du vin et des femmes, mais pour se faire blâmer comme les mystiques “mélamétiyeh”. Bien malin donc qui dénouerait le nœud. À chacun son Khayyam selon son esprit, sa perspective, dira Nietzsche, malgré certaines évidences.
Pour le rationaliste Khayyam, le monde sublunaire est celui du devenir où tout est génération et corruption. Il n’y voit que naissance et mort, croissance et déclin entre les quatre éléments et les sept astres mobiles qui déterminent le destin de chacun. La terre est faite de la poussière des morts et leur argile est ce que pétrit le potier pour y sortir la coupe et la jarre du vin.
Qui sait si l’âme est mortelle ou immortelle ? Seul le sot se fait des soucis ; le lucide dit qu’il faut jouir de l’instant présent sans plus. Peu lui chaut le jour qui est passé et le jour à venir. Il n’est d’autre vie en ce monde éphémère que dans cet instant et la seule vérité qui nous est donnée avec certitude est la mort. Autant jouir en attendant.
Dans les quatrains de Khayyam il n’y a d’être que pour la mort. Cette mort fait accompagner tout plaisir de la pensée du néant. Tout va à la mort de son propre poids, comme la pierre jetée au ciel qui revient à la terre. Le monde est absurde et la naissance est aussi arbitraire que la mort.
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Dans les Robaiyat d’Omar Khayyam, la philosophie est un apprentissage du vivre malgré l’impérieuse présence de la mort.
Khayyam ne tient pas pour argent comptant ce que disent les théologiens sur l’au-delà. Il préfère un tiens que deux tu l’auras. C’est le même créateur de la beauté du monde qui en est le destructeur de tout. C’est Lui qui écrit le destin de chacun et, à la fin, jette les uns en enfer et conduit les autres au paradis dit Khayyam. Il faut profiter du moment. Il reprend avec amertume le Carpe diem de l’Épicurien Horace dans un chant mélancolique des ruines. Bois, dit le poète. Son invitation à boire est un permanent appel à vivre dans l’instant, malgré le temps qui passe, la mort qui attend et l’absurdité du monde. Montaigne ne dit pas autre chose, même si Marcel Conche tient à opposer la mélancolie du Persan à la joie du Gascon.
Khayyam enseigne un art de vivre sans leurre dans les plaisirs de ce monde, le seul qui nous est donné, loin des fats et des sots, en attendant le bout de toute vie. Il dit incessamment : souviens-toi que tu mourras, même si l’homme fuit la mort, il la cache, cherche à la maquiller par des cosmétiques de l’espérance et le divertissement pascalien qui s’y détourne pour fermer les yeux en Dieu comme tant de fervents croyants qui ne sont heureux que par leur aveuglément. La mort, Khayyam la regarde dans les yeux. Il se rappelle à chaque instant de sa finitude. Il ne veut pas vivre dans l’agonie et la souffrance, reclus entre les quatre murs d’un temple pour ne plus voir la réalité. Il sait que la vie est fugace, il le dit. Chaque instant est à recevoir comme un présent. Il se le répète comme l’agaçante voix qui murmure à l’oreille des héros romains. En effet, dans l’Antiquité romaine, les généraux ont l’habitude de célébrer leurs victoires par un défilé qui peut durer une journée entière dans les rues de Rome. Le charriot est tiré par quatre chevaux de race entre des cris de joie, des éloges disant l’honneur, la gloire du victorieux. Dans ce chariot où le général écoutait ses éloges et savourait sa gloire, il y avait toujours un esclave qui lui répétait : Respire post te. Hominium te esse memento. Memento mori ! « Regarde autour de toi, et souviens-toi que tu n’es qu’un homme ! », comme l’a écrit Tertullien au chapitre 33 de son Apologie. Et le memento mori qui suit est un “Souviens-toi que tu vas mourir”. Khayyam, c’est la voix de l’esclave romain qui dit à tout moment memento mori quand les hommes sont au plus haut de leurs jours de triomphe, quand ils croient trouver la vérité ou quand ils comptent, jusqu’à s’oublier, leurs deniers. C’est de cette perspective qu’il faut voir les quatrains, les relire. Khayyam cesse d’être triste, son nihilisme cesse d’être inquiet pour laisser une grande part à la sérénité.
Disons-le, Khayyam est heureux, désespérément. Son carpe diem est un art de la lucidité. Puisque nous allons mourir, vivons, voluptueusement. Il m’est difficile de l’imaginer le dire sans un sourire, peut-être las, mais un sourire quand même. Horace, dans ses Odes, part de là pour inviter à vivre dans l’instant présent en cueillant ses fruits. Il n’invite pas à se souvenir de la mort par amour d’un Dieu, mais à jouir du moment présent. Dans son Ode I. XXXVII, il dit : « Nunc est bibendum, nunc pede libero pulsanda tellus » (« Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d’un pied léger »). Oui, maintenant. Et avant, dans son Ode I. XI, il le dit autrement :
“Ne cherche pas à savoir, Leuconoé, cette connaissance nous est interdite, quelle fin ont destiné les dieux et à moi et à toi; n’aie point indiscrètement recours aux calculs babyloniens. Eh ! ne vaut-il pas mieux être prêts à supporter tout ce qui pourra nous advenir ? Que Jupiter t’accorde d’autres hivers encore, ou que le dernier soit celui qui, maintenant, brise contre les rochers du rivage les flots de la mer Tyrrhénienne, prends des sentiments plus sages, occupe-toi de passer ton vin, et ramène à la mesure de notre courte vie tes longues espérances. Pendant que je parle, déjà s’est enfui bien loin le temps jaloux. Profite du jour présent, sans croire au lendemain”.
Isaïe 22 :13 donnera une autre leçon de cette injonction, cette insistante invitation à jouir, quoi, à vivre maintenant. Il dit :
- Et voici de la gaité et de la joie! On tue le gros bétail et l’on égorge le petit. On mange de la viande et l’on boit du vin: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons! Esaïe 22:13.».
L’invitation d’Isaïe, prophète d’Israël, est un chemin qui, à la fin, conduit à l’espérance dans un monde autre.
«L’Eternel des Armées me l’a révélé: Non, cette faute ne sera pas expiée en votre faveur jusqu’à votre mort, dit le Seigneur, l’Eternel des armées.« Esaïe 23:14.
Saint-Paul revient sur le dire d’Isaïe dans 1 Corinthien, XV, 32:
Manducemus et bibamus, cras enim moriemur !, « mangeons et buvons, car demain nous mourrons !
Saint-Paul n’enseigne point l’hédonisme qu’il condamne en suivant la leçon de Platon (Philèbe, 67 b) :
Même si tous les bœufs et les chevaux et toutes les bêtes à l’envi témoignent du contraire par leur chasse à la jouissance », τὸ χαίρειν διώϰειν, nous ne devons pas tenir l’animal comme un témoin autorisé de ce qui convient le plus à notre nature.
Omar Khayyam est plus proche d’Horace et les Épicuriens. C’est maintenant qu’il faut boire, manger, vivre simplement, les yeux ouverts. La pensée d’Omar Khayyam caractérisée par un profond scepticisme. Il invite à vivre pleinement le moment présent. La vie est courte et incertaine, la mort est inévitable aussi, il invite à profiter de chaque instant entre le vin, la fleur, l’amante, la musique, avant que tout ne soit vent. Rappeler la mort, c’est donner une raison pour la vie, maintenant. Dans les banquets de l’ancienne Égypte, il est de tradition de mettre là un cadavre momifié et parfois ils rappellent aux convives qu’ainsi ils finiront, et qu’il faut donc manger, boire, se divertir, profiter ainsi des plaisirs de la vie avant qu’il ne soit trop tard.
Cette leçon n’est pas seulement l’apanage de Khayyam. Les bouddhistes, par la tradition du maranasati, exercent une méditation sur la mort. Le Satipatthana Sutta et le Kayagata-sati Sutta comprennent des sections sur les contemplations de la mort qui passent par neuf étapes de décomposition du cadavre (pali : nava sīvathikā-manasikāra). Ceux-ci sont : un cadavre qui est « gonflé, bleu et purulent; mangé par des corbeaux, des faucons, des vautours, des chiens, des chacals ou par différents types de vers» ; « réduit à un squelette avec (un peu) de chair et de sang retenus par les tendons » ; « réduit à un squelette taché de sang sans viande, mais retenu par les tendons » ; « réduit à un squelette soutenu par des tendons mais sans viande et non taché de sang ». « Réduit à des os lâches, dispersés dans toutes les directions. » « Réduit en os, blanc comme une conque » ; « réduit en os de plus d’un an, empilé » et enfin « réduit à des os qui pourrissent et se transforment en poussière ». Le bouddhiste tibétain Atisha, au XIᵉ siècle, fait remarquer dans sa méditation sur la mort que :
La mort est inévitable.
Notre espérance de vie diminue continuellement.
La mort viendra, que nous y soyons préparés ou non.
L’espérance de vie humaine est incertaine.
Il existe de nombreuses causes de décès.
Le corps humain est fragile et vulnérable.
Au moment de la mort, nos ressources matérielles ne nous sont d’aucune utilité.
Nos proches ne peuvent éviter la mort.
Notre propre corps ne peut pas nous aider au moment de notre mort.
Face à la mort inéluctable les philosophes hédonistes de l’Inde, les Cārvakās, matérialistes et hédonistes, également connu connue sous le nom de Lokāyata n’enseignent qu’une seule chose, jouir. Cette philosophie du plaisir circulera de l’Indus au shapur en Perse. Khayyam, né à Nichapur, s’en abreuve. Il ne calomnie pas la mort ; il nous la montre, inévitable, et nous invite à vivre. Le memento mori ici est une invitation à se centrer sur l’essentiel, à jouir de la vie parce qu’il y a une fin à tout. La mort donne un sens à sa vie, pas parce que l’au-delà suivra, mais parce que la vie a un bout. L’injonction à jouir chez Khayyam, en rappelant notre mortalité, est donc une invitation à prendre la vie en sa totalité. Il n’y a pas de vie sans mort. Aussi, tenant compte de notre finitude et de notre ignorance de ce qui est après la mort, mieux vaut bien vivre voluptueusement que pleurer indéfiniment parce que nous sommes mortels.
Il n’y a pas que des larmes dans les quatrains, je l’ai cru des années durant, voyant comme Conche un Khayyam se lamentant du fait de la mort ; avec le temps, je commence à voir dans les Quatrains un regard serein et distant sur la finitude humaine et la nécessité de profiter du temps de vivre qui est donné à chacun. C’est peut-être l’âge qui me fait changer de perspective. Au lieu d’un Khayyam qui se plaint, je vois maintenant un Khayyam qui constate et dit oui, un Khayyam qui éclate de rire devant les savants qui ne savent pas dire qu’ils ne savent pas, qui sourit devant ses soixante-douze ans passés à se pencher sur les livres pour finir par accepter que lui-même ne sait pas, mais, comme Socrate, qui sait qu’il ne sait pas. Dans les Robaiyat, Khayyam rit malgré la douleur du monde. Vivre te soit bonheur ! Il ne dit rien d’autre.
À l’époque de Khayyam, la tradition rationaliste de la philosophie en terre d’islam initiée par al-Kindi et al-Farabi et conduite à son plus haut niveau par Razi et Ibn Sina entre dans une époque crépusculaire. Al-Ghazali, nommé par Nizar al-Mulk à la tête de la Nizamiya, écrit son Ihya ulum ad-Din et son Tahafut al-falasifa, entre autres, et met en index toute pensée non religieuse comme vaine et dangereuse. Le fondamentalisme d’Abu Hamid al-Ghazzali n’a de pendant que celui de Hasan i Sabbah. Entre ces deux extrémismes et loin de leurs préoccupations discutent asharites et mutazilites sur la prédestination et la liberté humaine, la justice divine, la résurrection et le jugement dernier. Khayyam vit entre les époques d’al-Farabi et d’Ibn Rushd, d’al-Ash’ari et de Fakr ad-Din al-Razi, de Nasir i Kosrow et de Hasan i Sabbah. Devant le débat qui déchire le monde musulman d’alors, il laisse percer ses doutes quant à la possibilité de la connaissance humaine et la vanité de tout débat sur Dieu, la prédestination, le Bien et le Mal…
Pour Khayyam, nous sommes dans un monde frappé du sceau de l’absurde. Tout ce débat de son temps est vain bavardage. Il faut se savoir ignare et jouir. Sans cette invitation à la volupté rien ne s’entendrait de Khayyam. Nous allons mourir, inéluctablement, jouissons. Il n’y a rien de plus. Cette philosophie simple et ferme n’est pas pour plaire et toute la force de Khayyam est de le dire.
Aux temps du seldjoukide Salah ad-Din, Shihab ad-Din Sohrawardi, le père de la philosophie de l’illumination que Henri Corbin étudia après ses travaux sur Heidegger, mourra martyr, le 29 juillet de l’année 1191 à Alep. Bien avant, la vie de Khayyam fut menacée pour ses pensées indexées par les sanvants d’alors.
Malgré le regard inquisiteur des ulémas, Khayyam n’est pas tendre avec les hommes, qu’ils soient savants ou sots. “Mieux vaut être seul que d’être en compagnie avec qui que ce soit” (W. 461). Il dit encore : “Si un homme sage te verse du poison, bois-le ; et si un sot te présente du miel, verse-le à terre” (W. 263).
Tous ces gens sont des ânes ridicules, ils sont pleins de splendeur et, au milieu, ils sont vides comme des tambours. Si tu veux qu’ils te baisent la plante du pied, vis en homme célèbres, car ils sont les esclaves de la célébrité (W.227).
Khayyam invite, comme al-Maarri, à s’éloigner des hommes, à être indépendants tout simplement. Il va plus loin que l’aveugle syrien de Maarat an-Numan dans son mépris des stupidités humaines qui nourrissent les hommes de raisons secs. Tout ce que nous vivons, nous le vivons dans le présent. Le passé n’existe pas et le futur n’est pas encore. Tout ce qui surgit au présent se lègue déjà dans le passé. C’est cette philosophie de la volupté qui se transmettra sous le nom de Khayyam et sera plus l’apanage d’une école que d’une signature particulière.
Ces pensées sont données dans des quatrains au nombre incertains. Il n’y a point d’accord sur la totalité de quatrains écrits par Khayyam. Ils varient selon les manuscrits et les critiques. Arthur Christensen en dénombre 123, Sâdeh Hedayat 120 à 140, Mohammed Ali Foroughi 178 et Ali Dashti 80. Nous sommes très loin des centaines de Nicolas. Des quatrains jugés par Vashti comme originaux, 36 portent sur la vie et la mort, une dizaine sur l’Être et le Néant. Le reste porte sur le vin qui seul tient devant l’unique vérité irréfutable de l’existence humaine, la mort. Mouness-ol-Ahrar lui, en 741 de l’Hégire donne 13 quatrains de Khayyam jugés authentiques et publiés par Rosen en 1914. La liste de ses critiques avares sera longue.
Ces soucis, bien que légitimes, ne s’imposent que depuis un certain temps, avec la naissance de l’individu comme auteur, signataire d’une oeuvre (Foucault, 1966). Pour ma part, l’esprit est plus important que le nom et ce qui est en arrière du nom de Khayyam, c’est une vision du monde et une forme de vie. Cet art de vivre et sa raison, Khayyam l’a initié ; ceux qui suivirent et firent son école l’ont poursuivi. En parlant de Khayyam, je parle d’un esprit plus que d’un homme. De même, quand je parle de Zhuangzi, je fais référence à une école plus qu’à un livre. En arrière du livre, il y a des plumes, des générations qui partirent du même point de vue pour enrichir une idée de départ. C’est la multiplicité des pas qui fait les grands chemins. Khayyam a ouvert un chemin, d’autres par leur cheminement l’ont pratiqué en s’y exerçant depuis l’anonymat. Je laisse aux philologues leur occupation fort louable de dénouer le grand problème des quatrains, et de nous dire combien de quatrains sont vraiment de Khayyam, combien sont des errants. Je garde la figure, le personnage philosophique, l’incarnation d’un concept, ce qui peut se savoir de sa vie et ce qui se donne de l’esprit né de lui, nourri par ses disciples. Bouddha, Socrate, Jésus sont-ils autre chose ? Khayyam n’a pas meilleur sort, et c’est tant mieux.
La critique moderne s’est donc efforcée de penser Khayyam comme un auteur exclusif, une signature unique, et s’est exercée à exclure tout ce qui n’est pas de son cru. Or, nous l’avons dit, il faut penser Khayyam comme le départ d’une pensée enrichie depuis ses premières esquisses par de nouveaux apports de disciples de la même école que nous pouvons appeler khayyamienne. Cette école khayyamienne se fonde sur des questions posées par Khayyam et les esquisses de réponses qu’il donna dans une poignée de textes difficilement déterminables. Khayyam laisse une épistémologie, une ontologie, une éthique, une esthétique de l’existence que ses disciples suivent, brodent en des quatrains qui resteront sous le nom du maître. Ces quatrains auront le même patron, le même esprit. Nous ne sommes plus devant l’œuvre d’un homme, mais face au développement de son esprit à travers les temps. Il y aura des khayyamiens désormais le long des siècles. Le plus important n’est plus la signature, mais l’air de famille, l’école qui passe par lui et qui se nourrit par son nom. Le plus important n’est plus ce que Khayyam a écrit et ce qu’il n’a pas écrit, mais ce qui est transmis selon son esprit, selon un état d’âme propre à une longue lignée. L’important est là tout entier dans cette longue lignée qui fonde une philosophie du plaisir. Khayyam laisse dans ses Rubaiyat un archétype, un modèle, un paradigme et donc une théorie qui fournit la base pour une connaissance du monde et une éthique fondée sur cette connaissance, acceptée et poursuivie par des générations de philosophes et de poètes dans leur vie.
Les disciples de Khayyam formeront deux écoles. L’une prend Khayyam pour un mystique et son vin, ses jardins, ses chagrins, pour ceux d’un amoureux du divin qui se cache derrière des symboles de ce monde pour dire ceux de l’Éternel, comme Sohrawardi, Hafiz ou Rumi. Ils ont leur raison, leurs arguments, même si al-Qifti, à peine cent ans après la mort du poète, les prévint sur leur errance. L’autre prend Khayyam pour un nihiliste qui ne trouve aucun sens dans ce monde absurde où il n’y a que deux choses certaines, la mort à laquelle nous nous rapprochons chaque instant et notre ignorance intrinsèque de ce qui est passé, de ce qui est là et de ce qui est à venir. Pour ces derniers, Khayyam est le fondateur d’une école hédoniste en terre d’Islam, bien différente de celle de Râzi.. Leurs chemins se sépareront jusqu’à nos jours.
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Ismaël Diadié Haïdara
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