«Sunt lacrimae rerum, et mentem mortalia tangunt» – Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne s’entretiennent avec Jean-Yves Maleuvre / Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne entrevistan a Jean-Yves Maleuvre

«Sunt lacrimae rerum, et mentem mortalia tangunt» – Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne s’entretiennent avec Jean-Yves Maleuvre / Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne entrevistan a Jean-Yves Maleuvre

«Sunt lacrimae rerum, et mentem mortalia tangunt» – Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne s’entretiennent avec Jean-Yves Maleuvre / Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne entrevistan a Jean-Yves Maleuvre

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Pedro Berruguete &
Joos van Wassenhove, Justus van GentPublius Vergilius Maro [ca. 1476 – Portraits d’hommes illustres – Musée du Louvre – Paris – France]

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«Sunt lacrimae rerum, et mentem mortalia tangunt» – Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne s’entretiennent avec Jean-Yves Maleuvre / Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne entrevistan a Jean-Yves Maleuvre

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Jean-Yves Maleuvre [1943]. Faculté des Arts [Rennes, France], 1964. Agrégation [Sorbonne, Paris], 1969. Doctorat [Paris X Nanterre, France], 1992. Aujourd’hui professeur émérite, lui a enseigné les lettres en divers pays [Cambodge, Tunisie, Sénégal, Tahiti, France métropolitaine] et a publié six ouvrages à ce jour, ainsi qu’une quarantaine d’articles dans différentes revues [LEC, AC, RBPH, REA, Euphrosyne, Pallas, Paideia] essentiellement sur la poésie augustéenne. Jean -Yves Maleuvre a traduit et interprété l’ensemble des Odes d’Horace sur http://www.espace-horace.org/jym/sommaire.htm et lui a également contribué à la Virgil Encyclopedia pour deux entrées («Virgil’s death» et «Burning of the Aeneid»). Sa thèse de doctorat [1992], en forme de diptyque (1. Le Libellus; 2. Les Bucoliques), portait, comme son intitulé l’indique «Du Libellus de Catulle aux Bucoliques de Virgile », sur la présence de Catulle dans les Bucoliques.

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Santiago Blanco del Olmo: C´est un honneur pour moi de vous envoyer questions auxquelles je vous prie de répondre avec pleine liberté, et j´espère qu´elles vous sembleront opportunes. Personnellement, je dois avouer que la lecture de vos écrits a changé complètement ma façon de lire non seulement Virgile, mais aussi d´autres poètes de l´époque d´Auguste. Je voudrais vous remercier d´abord pour votre amabilité. Veuillez excuser mon français.

SBDO: A quel moment de votre vie avez-vous soupçonné ou avez-vous eu la certitude que la mort de Virgile n´était pas due à une insolation à Mégare? Comment êtes-vous arrivé à cette certitude? Quels sont les écrivains anciens et modernes qui ont influencé votre opinion à propos de ce thème-ci? Connaissiez-vous le roman de Hermann Broch “Der Tod des Virgils”? Serait-ce la “Vita Vergilii” de Donat avec la “nouae cacozeliae…latentis” d´Agrippa qui vous a indiqué un nouveau chemin d´interprétation?

J-YM: Familiarisé avec Virgile dès l’adolescence, j’adhérais pleinement à l’opinion commune qui le représentait comme un thuriféraire du régime augustéen. Jusqu’au jour où l’étrange opacité de certains vers(comme Ecl. VIII, 17, ou En. III, 45-46) m’obséda au point que je décidai d’entreprendre une recherche systématique des ambiguïtés dans l’Enéide. Or, au fil de la lecture, je voyais ces ambiguïtés se changer en doubles sens, et ces doubles sens en sens antagonistes. Ainsi se dessinait peu à peu une ébauche d’anti-Enéide, et mon étonnement devant l’audace du poète s’accroissait au fur et à mesure. Mais ce n’est qu’arrivé au quatrième livre, avec la tragédie de Didon, que d’un seul coup – c’était en septembre 1982, presque jour pour jour après le deuxième millénaire de la mort de Virgile -, le voile s’est déchiré. Tout se bousculait, tout s’enchaînait : me revenaient à l’esprit les bizarres circonstances qui avaient entouré les derniers jours du poète ; l’ode d’Horace au vaisseau de Virgile, toute pleine d’imprécations apparemment hors de proportions ; l’élégie d’Ovide à un certain Perroquet régulièrement soupçonné d’être davantage qu’un simple volatile ; la fameuse épitaphe Mantua me genuit, parfois attribuée à Virgile lui-même, qui accuse d’anonymes « Calabrais » de l’avoir tué ; la non moins fameuse épigramme où Domitius Marsus s’afflige sur un ton accusateur de la disparition presque simultanée de Virgile et de Tibulle ; sans oublier l’acide reproche adressé au Mantouan par Agrippa, bras droit d’Auguste, de pratiquer une mystérieuse cacozelia latens, etc.Autant d’interrogations restées comme en suspens jusque-là, et qui venaient se mettre en place comme les pièces d’un immense puzzle accusatoire.

C’était un grand drame, et en même temps un grand soulagement : Virgile était lavé de tous les crimes dont on le chargeait depuis des siècles : sa lâcheté, sa servilité, sa cupidité, son arrivisme… L’illustre roman d’Hermann Bloch, chef-d’œuvre d’écriture, n’est hélas pas exempt de ce genre de calomnies. Dorénavant, quand on parlerait de Virgile, on devrait au contraire saluer, outre son génie littéraire, son courage et son héroïsme. Ses mots étaient des actes, son encre était du sang, son style une épée. Aussitôt j’orientai mon travail dans cette nouvelle direction. Huit ans plus tard paraissait dans L’Antiquité classique l’article intitulé « Virgile est-il mort d’insolation ? »

SBDO: Dans les écrits d´autres poètes contemporains de Virgile (Horace, Ovide, Domitius Marsus) vous avez lu entre les lignes de subtiles indications qui pourraient affirmer que le voyage par mer en Grèce était une espèce de “chronique d´une mort annoncée”. Quels sont les plus importants de ces indices qui vous ont amené à croire que le Mantouan avait été une autre victime du princeps?

J-YM: Pour ce qui est du voyage en mer, outre l’ode I, 3 (au Vaisseau de Virgile, donc), j’ai analysé dans le numéro 67 de L’Antiquité Classique (1997, p. 177-206), l’élégie II, 11 des Amores d’Ovide, ainsi que les élégies III, 7 et II, 26-28 de Properce. Par ailleurs, j’ai cru pouvoir mettre en évidence dans cinq autres odes d’Horace (I, 28 ; II, 6 ; II, 9 ; II, 20 ; IV, 12) et dans l’Epître I, 5 de cet auteur des éléments mettant Auguste en cause dans la disparition de Virgile. Quant à l’épigramme de Domitius Marsus, j’aimerais insister sur sa résonance avec l’élégie I, 3 de Tibulle,parce que cet écho vient confirmer l’interprétation que j’ai proposée de celle-ci dans Jeux de Masques (1998).

SBDO: Aparemment il y avait des indices dans l’Énéide elle-même qui nous montrent un possible éloignement ou manque d´enthousiasme du poète envers le prince. Quels étaient-ils? Pourquoi Virgile, à un certain moment, abandonne-t-il la confiance dans le projet impérial d’Auguste?

L’hostilité de Virgile envers Octave Auguste remonte très haut. Dès le début de sa carrière, il avait avec l’héritier de César un grave contentieux à propos de Catulle, qui était son voisin transpadan, qu’il admirait et dont il aimera toujours s’inspirer. On croit naïvement que les Bucoliques chantent la gloire de l’ambitieux triumvir, et même qu’elles le divinisent. Mais les Bucoliques sont loin d’être ce qu’elles paraissent, et j’ai pour ma part consacré un livre tout entier à y débusquer la violence cachée sous de fausses amabilités, et à y déchiffrer de terribles accusations déguisées en bergeries sans conséquence. Ne nous étonnons pas alors si l’Enéide est, du début à la fin, comme « infectée » d’anti-augustéisme. Auguste, bien sûr, ne l’ignorait pas, comme le montre sa correspondance avec le poète (cf. mon article « Virgil’s bold response to Augustus »), et il tenta d’y parer en truffant d’interpolations plus ou moins adroites le texte laissé par l’auteur à sa mort. 

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SBDO: À propos de ces vers, Énéide VI 847-53 (parmi eux, le très connu “tu regere imperio populos, Romane, memento”), vous avez écrit dans un article (Academia letters February 2022) qu´ils n´étaient pas dignes de Virgile ni par la forme ni par l´esprit. Vous supposez donc que ces vers ont été interpolés par ordre d’Auguste après la mort de Virgile. Pourtant il y a d’autres occasions où l’on extrait une idée semblable dans l’oeuvre de Virgile; par exemple:

  

“ipsi per medias acies insignibus alis
Ingentis animos angusto in pectore uersant,
Usque adeo obnixi non cedere dum grauis aut hos
Aut hos uersa fuga uictor dare terga subegit.
Hi motus animorum atque haec certamina tanta
Pulueris exigui iactu compressa quiescent.
Verum ubi ductores acie reuocaueris ambo,
Deterior qui uisus, eum, ne prodigus obsit,
Dede neci; melior uacua sine regnet in aula.” (Géorgiques IV 82-90)

Et encore:

“ac ueluti magno in populo cum saepe coorta est
Seditio saeuitque animis ignobile uulgus
Iamque faces et saxa uolant, furor arma ministrat;
Tum, pietate grauem ac meritis si forte uirum quem
Conspexere, silent arrectisque auribus astant;
Ille regit dictis animos et pectora mulcet…” (Énéide I 148-53)

Comment expliquez-vous cette apparente contradiction?

En effet, beaucoup de commentateurs se sont empressés ici comme ailleurs de tourner l’encensoir vers Auguste. Mais n’est-ce pas faire injure à Virgile que de croire qu’il aurait voulu imposer aux sociétés humaines les règles de la ruche ? Quant à l’homme pieux et vénérable qui se montre capable par sa seule présence, sa seule parole, d’apaiser une sédition, c’est typiquement l’anti-portrait du séditieux qui arracha le pouvoir à vingt ans en s’appuyant sur l’armée et la populace (ignobile vulgus). Si Virgile a ici un modèle, on préférerait penser par exemple à un Caton d’Utique (cf. Plutarque, Caton le Jeune, 44).

Un mot à propos du célèbre Tu regere imperio populos, Romane, memento. On peut trouver de la grandeur et de la beauté à ce vers claironnant, à ceci près que l’expression regere imperio provient du De Rerum Natura de Lucrèce, qui l’emploie dans un passage dénonçant l’ambition et la soif de domination (V, 1128). Imaginez Virgile détournant le message pacifique de son devancier pour proclamer la loi d’un impérialisme pur et dur ! Venant d’Auguste, en revanche, une telle perversité coule de source.

SBDO: Passons maintenant au poète Ovide. Au commencement du livre III de l’ Ars Amatoria (vers 39-40) nous pouvons lire le distique suivant:

“et famam pietatis habet, tamen hospes et ensem
Praebuit et causam mortis, Elissa, tuae.”

Etant donné qu’Enée est synonyme d’Auguste, n’est-ce pas une accusation indirecte contre le prince non seulement de manque de piété, malgré sa renommée, mais aussi,  peut-ètre, d’homicide? Qu’en pensez-vous?

J-YM: En effet, dans ces vers Ovide rend Enée responsable de la mort de Didon, et cette accusation rejaillit inévitablement sur Auguste. Chose remarquable, l’auteur des Héroïdes prend ouvertement parti pour la reine de Carthage en considérant, malgré les dénégations du Troyen dans l’Enéide, qu’il était bel et bien uni à Didon par les liens du mariage.

SBDO: De tout temps, les philologues se sont accordés sur l’attribution de l’exil d’Ovide à son “carmen”, Ars Amatoria, selon les mots du poète lui-même. Avez-vous une opinion à propos de cet “error” qui était, avec le “carmen”, la raison de son exil à perpétuité dans la lointaine Tomis?

J-YM: Le mystère de la relégation à Tomes du « voltigeur d’amour » (desultor amoris), comme il se plaît à se désigner lui-même, n’a cessé d’occuper les chercheurs depuis deux mille ans. Je propose une solution toute nouvelle dans un article encore inédit, qui devrait paraître l’an prochain. Je n’en dirai donc pas plus pour l’instant.

SBDO: À part le fait que Tibulle ne mentionne nulle part Auguste dans ses élégies,(ni pour du bien, ni pour du mal) et l’épigramme de Domitius Marsus que vous citez dans votre article, à votre avis, quelles sont les raisons pour penser que le César eût ordonné sa mort?

J-YM: Tibulle passe trop souvent pour un poète un peu dilettante, facile et léger, voire mièvre et même « anémique » (selon R. Syme), et de toute façon à peine politisé. Pourtant, ses élégies sont secrètement remplies d’attaques mordantes contre le prince, et si elleséchappent à la plupart des lecteurs, elles avaient le don d’exaspérer au plus haut point celui qui en était la cible. C’est ce que nous apprend une extraordinaire épître d’Horace (I, 4), qui compare Tibulle à Cassius de Parme, en disant qu’il pourrait même le surpasser. Or, ce Cassius, l’un des conjurés des ides de mars 44, s’était illustré par de cuisantes épigrammes anti-octaviennes. Les commentateurs s’épuisent, et s’épuiseront toujours, à expliquer cette étrange allusion, tant qu’ils n’auront pas compris que cette épître n’est pas prononcée par l’auteur lui-même, mais doit être mise sur les lèvres d’Auguste s’adressant cyniquement à Tibulle post mortem pour se justifier de l’avoir fait exécuter. Un crime dénoncé aussi, nous le disions, par Domitius Marsus.

SBDO: Le poète Horace, bon ami de Virgile (“animae dimidium meae”) est mort peu après la disparition de son protecteur Mécène, comme il avait présagé. En pleine jeunesse il avait combattu les armées césariennes à Philippos comme officier; plus tard il avait refusé une offre du prince pour occuper un poste politique de haut niveau. Depuis 19 a. C., il était devenu le plus important poète romain et il avait collaboré avec le régime, bien sûr, comme l´avaient fait tant d´autres. Mais, croyez-vous que la main d´Auguste se cachait derrière sa mort? Dans l’affirmatif, était-ce nécessaire?

J-YM: On ne peut pas dire, me semble-t-il, qu’Horace ait véritablement collaboré avec le régime. Les gages qu’il donne en ce sens, même le Chant Séculaire, ne sont à mon avis que de pures apparences, des leurres. En fait, au moins depuis la bataille de Philippes, où le jeune Horace, mis à la tête d’une légion par Brutus, avait combattu les armes à la main contre l’héritier de César, celui-ci lui vouait une haine féroce. Pourquoi ne l’élimina-t-il pas plus tôt ? C’est qu’il le tenait en laisse pour ainsi dire, l’obligeant à dissimuler ses attaques sous une allégeance de surface, et l’embrigadant ainsi malgré lui. Mais après la disparition de Mécène, Horace, désormais sans protecteur, n’avait plus que quelques semaines à vivre. Il l’avait d’ailleurs annoncé dans l’ode II, 17 (cf. Revue des Etudes Anciennes, 93, 1991, p. 92-93). Il est évidemment difficile d’apporter la preuve de l’implication d’Auguste dans la mort du poète, mais l’ajout dans l’ode IV, 6 d’une strophe parasitaire à la gloire d’Enée (la sixième) pourrait constituer un indice tangible en ce sens.

SBDO: Dans l´histoire récente le poète Virgile et son chef d´oeuvre l’Énéide ont été reliés à la fondation de l’empire; en dehors de ceci, il a été transformé en prophète du Christianisme (“anima naturaliter christiana”), cette dernière transformation due à la Bucolique IV et à la plume de Dante. On a conçu Virgile comme un défenseur des systèmes politiques autoritaires; un bon exemple de ceci serait la Présence de Virgile de Robert Brasillach (1931). Je crois qu’il y a eu une appropiation de Virgile et de son oeuvre de la part d´une sensibilité politique peu respectueuse de la démocratie et la liberté d´expression. Est-ce que vous pensez que cette vision du poète pourrait changer peu à peu si les idées que vous développez depuis 1990, au moins, date de “La mort de Virgile”, se difusaient parmi les jeunes générations de lecteurs du grand Mantouan? Puisque Virgile n´a pas connu cette “rara temporum felicitas” de Tacite, “ubi sentire quae uelis et quae sentias dicere licet”,  pourrait-on un jour séparer Virgile et son oeuvre , compte tenu de ses circonstances, de la “res publica restaurata” inaugurée par ce tyran meurtrier nommé Auguste?

J-YM: Certes, l’Enéide est très ancrée dans son époque, mais Virgile, tout en l’adressant d’abord à ses contemporains, regarde bien au-delà de ce qu’il appelle « les royaumes périssables » (perituraque regna, Géorg. II, 498). Et de fait, il a traversé les siècles, non sans connaître toute sorte de vicissitudes : les chrétiens l’ont tiré à eux, et aussi les fascistes, et aussi les communistes (à cause des abeilles, justement !). Mais aucune idéologie ne réussira jamais à enfermer un tel génie dans un quelconque carcan : il est trop vaste, trop libre. L’Enéide est une œuvre intemporelle qui transcende les modes et les siècles, et chaque génération doit le réinventer à sa manière, pour l’adapter à ses préoccupations du moment, à ses peurs, à ses aspirations.

Notre époque est à un tournant. Saurons-nous renouer avec celui que Theodor Haecker appelait à juste titre « le père de l’Occident » (Vergil Vater des Abendlandes, 1931) ? Nous nous éloignons de lui à grande vitesse sans même savoir ce que nous y perdons. La tendance peut-elle s’inverser ? Une réévaluation en profondeur de Virgile, et de la poésie augustéenne dans son ensemble, suffira-t-elle à faire refleurir un printemps des études classiques, et virgiliennes en particulier ? On peut juste l’espérer.

SBDO: Pour finir, je voudrais savoir quelle est aujourd´hui votre opinion à propos de l’Énéide; que voulait nous montrer Virgile dans ce poème et en quelle mesure différait-il des expectatives d’Auguste. C’est tout. Je vous remercie encore une fois.

J-YM: L’Enéide d’Auguste est comme le reflet inversé de l’Enéide de Virgile. Auguste attendait une glorification de son régime et de sa personne à travers le personnage d’Enée. L’Enéide réelle, l’Enéide souterraine, nous apportetout le contraire : elle fustige l’arrogance et l’esprit de domination, condamne la violence aveugle, cingle les orgueilleux, démasque les hypocrites, réhabilite les laissés pour compte et les vaincus de l’Histoire. De la tension permanente entre les deux visions contradictoires, il résulte une sorte d’ironie impalpable, j’oserais dire un humour tragique. Le tout transcendé par la magie d’un style souverain, où s’allient majesté et souplesse, et dont la vertu cathartique nous permet d’accéder, si nous le voulons, jusqu’à l’âme des choses, lui disait « les larmes des choses » (lacrimae rerum).

On peut la lire et la relire, on y trouve toujours de nouveaux trésors. « All the charm of all the Muses / often flowering in a lonely word » (A. Tennyson).

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Anonymous mosaicist from Proconsular Africa – Virgil in chair between two muses [Early 3rd Century AD – Bardo National Museum – Tunis – Tunisia]

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Santiago Blanco del Olmo: Es un honor para mí poder enviarle estas preguntas que ruego responda con plena libertad y espero que le parezcan oportunas. Personalmente, debo reconocer que la lectura de sus escritos ha cambiado completamente mi manera de leer, no solamente a Virgilio, sino también a otros poetas de época augústea. Quisiera en primer lugar darle las gracias por su amabilidad. Tenga a bien excusar mi francés.

SBDO: ¿En qué momento de su vida sospechó vd. o tuvo la certeza de que la muerte de Virgilio no se había debido a una insolación en Mégara?¿Qué escritores antiguos y modernos han influido en su opinión sobre este tema?¿Conocía vd. la novela de Hermann Broch Der Tod des Virgils (La muerte de Virgilio)?¿Fue acaso la “Vida de Virgilio” de Donato con su “nouae cacozeliae…latentis” (“una nueva afectación, ni altisonante ni sencilla, sino a base de palabras corrientes y por ello oculta”) de Agripa aquello que le mostró un nuevo método de interpretación?

J-YM: Familiarizado con Virgilio desde la adolescencia, me declaraba completamente de acuerdo con la opinión común que lo representaba como un turiferario del régimen augústeo. Hasta el día en que la extraña opacidad de algunos versos (como Buc. VIII, 17, o En. III, 45-46) me obsesionó al punto que decidí acometer una búsqueda sistemática de las ambigüedades de la Eneida. Ahora bien, al hilo de la lectura, veía que estas ambigüedades se transformaban en dobles sentidos, y estos dobles sentidos en sentidos antagónicos. Se iba dibujando así poco a poco un esbozo de anti-Eneida, y mi asombro ante la audacia del poeta se acrecentaba progresivamente. Pero fue tan solo cuando llegué al libro IV, con la tragedia de Dido, cuando de una sola vez –era en septiembre de 1982, casi el mismo día después del bimilenario de la muerte de Virgilio- el velo se rompió. Todo se trastornaba, todo se encadenaba: me venían de nuevo a la mente las raras circunstancias que habían rodeado los últimos días del poeta; la oda de Horacio al barco de Virgilio, completamente llena de imprecaciones aparentemente fuera de toda proporción; la elegía de Ovidio a un determinado Loro, de la que se ha venido sospechando por regla general que se trataba de algo más que un simple volátil; el famoso epitafio “Mantua me genuit”, algunas veces atribuido al mismo Virgilio, que acusa a anónimos “calabreses” de haberlo matado; el no menos famoso epigrama en que Domicio Marso se aflige con tono acusador por la desaparición casi simultánea de Virgilio y de Tibulo; sin olvidar el ácido reproche dirigido al Mantuano por Agripa, brazo derecho de Augusto, que consistía en practicar una misteriosa “cacozelia latens”, etc. Y tantas otras interrogaciones que habían quedado en suspenso hasta entonces, y que venían a ocupar un lugar como las piezas de un enorme puzle acusatorio.

Era un gran drama, y al mismo tiempo un gran consuelo: Virgilio estaba limpio de todos los crímenes que se le habían achacado desde hace siglos: su cobardía, su servilismo, su codicia, su arribismo… La ilustre novela de Hermann Broch, obra maestra de la escritura, no está por desgracia exenta de estas calumnias. De ahora en adelante, cuando se hable de Virgilio, uno debiera saludar por el contrario, además de su genio literario, su valentía y su heroísmo. Sus palabras eran acciones, su tinta era sangre, su estilo, una espada. Al punto orienté mi labor en esta nueva dirección. Ocho años más tarde aparecía en L’Antiquité classique el artículo titulado “Virgile est-il mort d’insolation?”(“¿Murió Virgilio de insolación?”)

 “Nascere praeque diem ueniens age, Lucifer, almum
Coniugis indigno Nysae deceptus amore
Dum queror et diuos, quamquam nil testibus illis
Profeci, extrema moriens tamen adloquor hora.” (Buc. VIII, 17-20)

En la traducción de Tomás de la Ascensión Recio García y Arturo Soler Ruiz de la editorial Gredos, queda como sigue: “Aparece ya, Lucero, y anticipándote envía el almo día, mientras que yo me lamento, engañado por el amor no correspondido de mi prometida Nisa, y aunque nada aproveché de testigos tales, al morir invoco, empero, a los dioses en mi postrera hora.”

“Nam Polydorus ego. Hic confixum ferrea texit
Telorum seges et iaculis increuit acutis.” (En. III, 45-46)

Ahora en la versión castellana de Luis R. Bonmatí hecha en endecasílados en Reino de Cordelia:

 “Quien te habla es Polidoro, que aquí yace
Sepultado después de que una lluvia
Acerada de flechas me cubriera.”

(A continuación escribo el epigrama que se ha atribuido en numerosas ocasiones al propio Virgilio, más arriba citado por el Sr. Maleuvre:

 “Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc
Parthenope. Cecini pascua, rura, duces.”

En versión española: “Mantua me engendró, los calabreses me arrebataron. Ahora me tiene Parténope. Canté los pastos, los campos, los generales.”)

SBDO: En los escritos de otros poetas contemporáneos de Virgilio (Horacio, Ovidio, Domicio Marso) vd. ha leído entre líneas indicaciones sutiles que podrían afirmar que el viaje por mar a Grecia era una especie de “crónica de una muerte anunciada”. ¿Cuáles son los más importantes indicios que le han llevado a pensar que el Mantuano fue otra víctima del princeps?

J-YM: En cuanto respecta al viaje por mar, además de la oda I, 3 (el barco de Virgilio, justamente), he analizado en el número 67 de L’Antiquité classique (1997, p. 177-206), la elegía II, 11 de los Amores de Ovidio, así como las elegías III, 7 y II, 26-28 de Propercio. Por otro lado he creído poder poner en evidencia en otras cinco odas de Horacio (I, 28; II, 6; II, 9; II, 20; IV, 12) y en la Epístola I, 5  de este autor, elementos que acusan a Augusto de la desaparición de Virgilio. En cuanto al epigrama de Domicio Marso, me gustaría insistir en su resonancia con la elegía I, 3 de Tibulo, porque este eco viene a confirmar la interpretación que he propuesto de ella en Jeux de Masques (1998) (Juego de Máscaras).

SBDO: Aparentemente había indicios en la propia Eneida que nos muestran un posible alejamiento o falta de entusiasmo del poeta hacia el príncipe. ¿Cuáles eran? ¿Por qué Virgilio, en un cierto momento, abandona la confianza en el proyecto imperial de Augusto?

J-YM: La hostilidad de Virgilio hacia Augusto se remonta a bastante tiempo atrás. Desde el comienzo de su carrera, tenía un grave contencioso con el heredero de César a propósito de Catulo, que era su paisano transpadano, que él admiraba y en el que siempre gustará de inspirarse. Se piensa ingenuamente que las Bucólicas cantan la gloria del ambicioso triunviro, e incluso que lo divinizan. Pero las Bucólicas están lejos de ser lo que parecen, y por mi parte he consagrado un libro entero a entresacar toda la violencia allí escondida bajo falsas amabilidades, y a descifrar en él acusaciones terribles disfrazadas de cuitas pastoriles sin consecuencia. No nos asombre pues si la Eneida está, de principio a fin, de alguna manera “infectada” de pensamiento contrario a Augusto. Augusto, por supuesto, no lo ignoraba, como lo demuestra su correspondencia con el poeta (cfr. mi artículo “Virgil’s bold response to Augustus”), e intentó adornar, trufándolo con interpolaciones más o menos hábiles, el texto dejado por el autor a su muerte.

SBDO: A propósito de estos versos, Eneida VI, 847-53 (entre ellos el muy conocido “tu regere imperio populos, Romane, memento”, “vosotros, los romanos, recordad/ que vuestro arte es regir a las naciones”, en endecasílabos de Luis T. Bonmatí), vd. ha escrito en un artículo (Academia Letters February, 2022) que no eran dignos de Virgilio ni por la forma ni por el espíritu. Vd. supone que estos versos han sido interpolados por orden de Augusto después de la muerte de Virgilio. Sin embargo, hay otras ocasiones en donde se extrae una idea parecida en la obra de Virgilio; por ejemplo:

“Ipsi per medias acies insignibus alis
Ingentis animos angusto in pectore uersant,
Usque adeo obnixi non cederé dum grauis aut hos
Aut hos uersa fuga uictor dare terga subegit.
Hi motus animorum atque haec certamina tanta
Pulueris exigui iactu compressa quiescent.
Verum ubi ductores acie reuocaueris ambo,
Deterior qui uisus, eum, ne prodigus obsit,
Dede neci; melior uacua sine regnet in aula.” (Geórgicas IV, 82-90)

En traducción española de Gredos: “Los reyes mismos, en medio de los escuadrones y distinguibles por sus alas, ostentan un valor sin límites dentro de un reducido pecho, empeñados en no ceder hasta el momento en que el duro vencedor obligó al uno o al otro de los dos bandos a volver las espaldas en la fuga. Esta agitación de los espíritus y estos combates tan crueles los apacigua y reduce a calma un poco de polvo arrojado al aire. Sin embargo, tan pronto como hayas apartado del combate a ambos capitanes, entrega a la muerte al que te pareció menos bueno, para que no te cause daño el superfluo; deja que el menor reine en su vacante corte.”

Y también:

“ac ueluti magno in populo cum saepe coorta est
Seditio saeuitque animis ignobile uulgus
Iamque faces et saxa uolant, furor arma ministrat;
Tum, pietate grauem ac meritis si forte uirum quem
Conspexere, silent arrectisque auribus astant;
Ille regit dictis animos et pectora mulcet.” (Eneida I, 148-53)

En traducción española de Eugenio de Ochoa: “Como muchas veces sucede en un gran pueblo cuando estalla una sedición y se embravece el ánimo del grosero vulgo, vuelan las teas y las piedras, y el furor improvisa armas, que si por ventura sobreviene un varón grave por su virtud y méritos todos callan y le escuchan atentos y él con sus palabras compone las voluntades y amansa las iras.”

¿Cómo explica vd. esta contradicción?

J-YM: En efecto, muchos comentadores se han dado prisa, tanto aquí como en otros pasajes, por volver el incensario del lado de Augusto. ¿Pero no sería acaso injuriar a Virgilio creer que hubiera querido imponer a las sociedades humanas las reglas de la colmena? Y en referencia al hombre piadoso y venerable (el “varón grave por su virtud y méritos” de la traducción de Ochoa) que se muestra capaz con su sola presencia, solamente con su palabra, de apaciguar una sedición, es el típico anti-retrato del sedicioso que se hizo con el poder a los veinte años apoyándose en el ejército y en el populacho (“ignobile uulgus”). Si Virgilio tiene aquí un modelo, uno preferiría pensar por ejemplo en un Catón de Útica (cfr. Plutarco, Catón el Joven, 44).

Todavía una palabra sobre el célebre “tu regere imperio populos, Romane, memento”. Se puede encontrar grandeza y belleza en este verso que parece que pregona, excepto por el hecho de que la expresión “regere imperio” proviene del De Rerum Natura de Lucrecio, que lo emplea en un pasaje que denuncia la ambición y la sed de dominio (V, 1128)

“Vt satius multo iam sit parere quietum
Quam regere imperio res uelle et regna tenere.” (De Rerum Natura V, 1127-28)

En versión española de Agustín García Calvo, en Lucina:

“al punto que más nos valdrá si tranquilos obedecemos
Que querer mando tener y regir haciendas y reinos.”

¡Imagine a Virgilio dándole la vuelta al mensaje pacífico de su predecesor para proclamar la ley de un imperialismo puro y duro! Viniendo de Augusto, en compensación, una tal perversión cae por su propio peso.

SBDO: Pasemos ahora al poeta Ovidio. Al comienzo del libro III del Arte de Amar (versos 39-40) podemos leer el siguiente dístico:

“Et famam pietatis habet, tamen hospes et ensem
Praebuit et causam mortis, Elissa, tuae.”

En versión española de Antonio Ramírez de Verger, en Alma Mater:

 “Y tiene fama de piadoso, a pesar de que, hospedado en tu casa, la espada te dio y el motivo, Elisa, de tu muerte.”

Siendo así que Eneas es sinónimo de Augusto, ¿acaso no es esto una acusación indirecta contra el príncipe no sólo de falta de piedad, a pesar de su fama, sino también, tal vez, de homicidio? ¿Qué piensa vd.?

J-YM: En efecto, en estos versos Ovidio hace a Eneas responsable de la muerte de Dido, y esta acusación recae inevitablemente sobre Augusto. Y es cosa notable, el autor de las Heroidas toma partido abiertamente por la reina de Cartago considerando, a pesar de la negación del Troyano en la Eneida, que él estaba, aunque parezca imposible, unido a Dido por los vínculos del matrimonio.

SBDO: Desde siempre los filólogos han estado de acuerdo en atribuir el exilio de Ovidio a su “carmen” (“poema”) El Arte de Amar, a partir de las palabras del mismo poeta. ¿Tiene vd. una opinión acerca del “error” (“equivocación”) que era, junto con el carmen, la razón de su exilio a perpetuidad en la lejana Tomi?

J-YM: El misterio del confinamiento en Tomi del “volatinero del amor” (“desultor amoris”), como gusta de llamarse a sí mismo, no ha dejado de ocupar a los investigadores desde hace dos mil años. Propongo una solución completamente nueva en un artículo aún inédito que debería aparecer en el próximo año. Por tanto no diré nada más acerca de esto, de momento.

SBDO: Aparte del hecho de que Tibulo no menciona a Augusto en ningún sitio dentro de sus elegías (ni para bien, ni para mal) y del epigrama de Domicio Marso que vd. cita en su artículo, según su opinión, ¿cuáles son las razones para pensar que el César hubiera ordenado su muerte?

“Te quoque Vergilio comitem non aequa, Tibulle,
Mors iuuenem campos misit ad Elysios,
Ne foret aut elegis molles qui fleret amores
Aut caneret forti regia bella pede.” (Domicio Marso 7)

En versión castellana: “A ti también, Tibulo, compañero de Virgilio te envió a los campos Elíseos una muerte injusta siendo joven; para que, o bien no hubiera quien llorara los delicados amores en sus elegías, o bien quien cantara con pie fuerte las regias guerras.”  (Versión mía, SBDO)

J-YM: Tibulo pasa por ser con frecuencia un poeta un poco diletante, fácil y ligero, incluso amanerado y hasta “anémico” (según R. Syme), y de todos modos apenas politizado. Sin embargo sus elegías están secretamente henchidas de mordaces ataques contra el príncipe, y si escapan a la mayor parte de los lectores, tenían el don de exasperar hasta el más alto grado a aquél que era el blanco. Esto es lo que nos enseña una Epístola de Horacio (I, 4), que compara a Tibulo con Casio de Parma, diciendo que podría incluso aventajarle. Ahora bien este Casio, uno de los conjurados de las idus de marzo del 44, se había hecho conocer por punzantes epigramas anti-octavianos. Los comentadores se agotan, y se agotarán siempre, explicando esta extraña alusión, mientras no se den cuenta de que esta epístola no ha sido pronunciada por el propio autor, sino que debe ser puesta en boca de Augusto que se dirige cínicamente a Tibulo post mortem para justificarse por haberlo hecho ejecutar. Un crimen denunciado también, lo decíamos, por Domicio Marso.

“Albi, nostrorum sermonum candide iudex,
Quid nunc te dicam facere in regione Pedana?
Scribere quod Cassi Parmensis opuscula uincat
An tacitum siluas inter reptare salubris
Curantem quidquid dignum sapiente bonoque est?” (Horacio, Epístola I, 4, versos 1-5)

Ahora en la versión española de Horacio Silvestre:

 “Albio, cándido juez de los sermones que compongo,
¿qué diré que haces ahora en la región Pedana?¿Escribir
Como para superar los opúsculos de Casio de Parma,
O deslizarte en silencio por los salubres bosques,
Ocupado en lo digno del sabio y hombre de bien?”

SBDO: El poeta Horacio, buen amigo de Virgilio (“animae dimidium meae”, “mitad del alma mía”), murió poco después de la desaparición de su protector Mecenas, tal como había presagiado. Siendo muy joven había combatido contra los ejércitos cesarianos en Filipo como oficial; más tarde había rechazado un ofrecimiento del príncipe para ocupar un alto cargo político. Después del 19 a C se había convertido en el más importante poeta romano y había colaborado con el régimen, por supuesto, como lo habían hecho tantos otros. Pero, ¿cree vd. que la mano de Augusto se escondía detrás de su muerte? En caso afirmativo, ¿era necesario?

J-YM: No se puede decir, me parece a mí, que Horacio haya en verdad colaborado con el régimen. Los testimonios que da en este sentido, incluso el Canto Secular, no son según mi opinión más que puras apariencias, añagazas. De hecho, al menos después de la batalla de Filipo, donde el joven Horacio, puesto al frente de una legión por Bruto, había combatido con las armas en la mano al heredero de César, éste le profesaba un odio feroz. ¿Por qué no lo eliminó antes? Lo cierto es que lo manejaba a su antojo, por así decirlo, obligándolo a suavizar sus ataques so capa de una fidelidad superficial, y reclutándolo de esta manera a pesar suyo. Pero después de la desaparición de Mecenas, a Horacio, ya a partir de ese momento sin defensor, no le aguardaban sino unas cuantas semanas de vida. Él lo había anunciado por otro lado en la oda II, 17 (cfr. Revue des Études Anciennes, 93, 1991, pág. 92-93). Evidentemente es difícil aportar la prueba de la implicación de Augusto en la muerte del poeta, pero el añadido en la Oda IV, 6 de una estrofa (la sexta) podría constituir un indicio tangible en este sentido.

“Ni tuis uictus Venerisque gratae
Uocibus diuom pater adnuisset
Rebus Aeneae potiore ductos
Alite muros.” (Horacio Oda IV, 6 estrofa seis)

Ahora en la versión española de Vicente Cristóbal, en Alianza Editorial:

“Si el padre de los dioses, vencido por tus palabras y las de la plácida Venus, no hubiera concedido al destino de Eneas alzar unas murallas con mejores auspicios.”

SBDO: En la historia reciente el poeta Virgilio y su obra maestra, la Eneida, han sido vinculados al establecimiento del imperio; además de esto, ha sido transformado en profeta del Cristianismo (“anima naturaliter christiana”), esta última transformación debida a la Bucólica IV y a la pluma del Dante. Se ha concebido a Virgilio como a un defensor de los sistemas políticos autoritarios; un buen ejemplo de esto sería la Présence de Virgile de Robert Brasillach (1931). Creo que ha habido una apropiación de Virgilio y de su obra por parte de una sensibilidad política poco respetuosa con la democracia y con la libertad de expresión. ¿Piensa vd. que esta visión del poeta podría cambiar poco a poco si las ideas que vd. desarrolla desde 1990, al menos, fecha de La mort de Virgile, se divulgaran entre las jóvenes generaciones de lectores del gran Mantuano? Puesto que Virgilio no ha conocido esa “rara temporum felicitas” de Tácito, “ubi sentire quae uelis et quae sentias dicere licet” (“extraña felicidad de los tiempos, donde está permitido sentir lo que quieras y decir lo que sientas”), ¿se podrá separar algún día a Virgilio y su obra, teniendo en cuenta sus circunstancias, de la “res publica restaurata” inaugurada por ese tirano asesino llamado Augusto?

J-YM: Sin duda alguna la Eneida está muy anclada en su época, pero Virgilio, poniéndolo siempre en relación, en primer lugar, con sus contemporáneos, sabe mirar más allá de lo que él llama “los reinos perecederos” (“perituraque regna”, Geórgicas II, 498). Y de hecho ha atravesado los siglos no sin conocer toda clase de vicisitudes: los cristianos lo han hecho de los suyos, y también los fascistas, y también los comunistas (¡a causa de las abejas, precisamente!). Pero ninguna ideología logrará jamás encerrar un genio tal en un yugo cualquiera: es demasiado extenso, demasiado libre. La Eneida es una obra intemporal que transciende las modas y los siglos, y cada generación debe reinventarla a su manera, para adaptarla a sus preocupaciones del momento, a sus miedos, a sus aspiraciones. Nuestra época se encuentra en un momento crucial. ¿Sabremos reconciliarnos con aquél que Theodor Haecker llamaba con justo título “El padre de Occidente” (Vergil Vater des Abendslandes, 1931)? Nos alejamos de él a gran velocidad sin ni siquiera saber lo que perdemos con ello. ¿La tendencia puede invertirse? ¿Una nueva valoración en profundidad de Virgilio, y de la poesía augústea en su conjunto, será acaso suficiente para que vuelva a florecer una primavera de estudios clásicos, y virgilianos en particular? No podemos sino esperarlo.

SBDO: Para terminar, quisiera saber cuál es hoy su opinión sobre la Eneida; ¿qué quería Virgilio enseñarnos en este poema y en qué medida difería de las expectativas de Augusto? Es todo. Le doy las gracias una vez más.

J-YM: La Eneida de Augusto es como el reflejo invertido de la Eneida de Virgilio. Augusto esperaba una glorificación de su régimen y de su persona a través del personaje de Eneas. La Eneida real, la Eneida subterránea nos aporta exactamente lo contrario: fustiga la arrogancia, y el espíritu de dominación, condena la violencia ciega, azota a los hipócritas, rehabilita a quienes han sido olvidados y a los vencidos de la Historia. De la tensión permanente entre las dos visiones contradictorias, resulta una especie de ironía impalpable, me atrevería a decir un humor trágico. Y todo transcendido por la magia de un estilo soberano, donde se alían majestad y soltura, y cuya virtud catártica nos permite acceder, si así lo queremos, hasta el alma de las cosas, él decía “las lágrimas de las cosas” (“lacrimae rerum”). Uno puede leerla y releerla, siempre se hallarán nuevos tesoros. “All the charm of all the Muses/ often flowering in a lonely Word”. (A. Tennyson) (“El encanto todo de todas las Musas/ a menudo floreciendo en una solitaria palabra”).

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Raffaello Sanzio – Il Parnaso [dettaglio – OmeroVirgilio e Dante] [1510 – 1511 – Stanza della Segnatura – Stanze Vaticane – Musei Vaticani – Città del Vaticano – Roma – Italia]

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Santiago Blanco del Olmo & Café Montaigne

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