Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – I – Ismaël Diadié Haïdara
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Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – I
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Omar Khayyam. Exemplar humanae vitae – I
Pour moy donc, j’ayme la vie et la cultive telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroier.
Michel Eyquem, Seigneur de Montaigne. Essais, Livre troisième, Chapitre XIII [1]
I
Praeludio
Annus horribilis
1972. Le 20 juin de cette année, le ciel devint soudain noir. Un vent de sable violent arracha les arbres, les tôles de l’hôpital. Une brève averse l’accompagna. Une vingtaine de femmes de Tombouctou allant au marché de Dangha à quelques heures de pirogue de Tombouctou moururent toutes. À Gao et ailleurs, les nouvelles arrivèrent, et elles n’étaient guère meilleures que celles qui venaient de Diré. Partout, le bétail troublé s’est jeté dans l’eau et après le grand vent, des vaches, des chèvres, des moutons déjà chétifs flottaient par dizaines.
Ainsi commença la grande sécheresse. Nous étions des jeunes de quinze, seize ou dix-sept ans et nous avions vu comment, tous les jours, des enfants et des adolescents comme nous, des hommes et des femmes comme nos parents, réduits à n’être qu’un sac de peau et d’os, mouraient comme des mouches. Il n’a pas plu depuis le vent de juin. Les morts nous collaient encore à la peau et nous vivions dans l’urgence de ne pas mourir de faim. Un quartier entier s’était bâti au sud-est de la ville, le quartier des sadgué, des mendiants réfugiés venus des villages du fleuve et des campements du désert. Un vaste cimetière né en un an était là comme ultime destin de tous ceux qui arrivaient. Nous avions quinze ans et tout se limitait au nombre de morts par jour, au nombre d’avions qui amenaient la farine de maïs, les poulets en boîte qu’on voyait pour la première fois, les sardines et le sorgho rouge. L’argent ne servait pas à grand-chose parce qu’il n’y avait pas de vivres au marché. Le poisson du fleuve s’est fait aussi rare que la viande de vaches, de chameaux, de moutons ou de chèvres. Les animaux faméliques, réduits à leur squelette, tombaient et mouraient sur une terre sèche où pas une herbe ne poussait. Tout était désolation dans les rues de Tombouctou qui se remplissaient de mendiants de toutes les couleurs, de tous les âges, et les cimetières grandissaient.
Annus mirabilis
Tous les jours, à l’heure de la récréation, ou à la descente de l’école, nous partions en courant vers le camp sinistré pour aider à servir de l’eau, de la soupe quand les gardes ne nous chassaient pas, et, à quinze ans, nous avions vu tant de personnes mourir avec une soupe de sorgho rouge, mal cuite parfois, devant elles. Ainsi nous vécûmes l’année 1973, puis l’année 1974. Ces années semblaient ne jamais finir. Sans avoir eu une adolescence, nous passâmes, ceux de ma génération et moi, de l’enfance à un âge adulte vite venu et mal assumé. Trois chemins nous étaient donnés : la collaboration complice avec le régime militaire d’alors; nous réfugier en Dieu pour devenir des “intégristes” ou nous perdre dans les maquis, les armes à la main, comme les futurs rebelles. Dans cette difficile situation, Abbas Kader, un riche commerçant, maintenait ses affaires à Tombouctou. Issu d’une famille libano-marocaine, il avait une riche bibliothèque où tout allait changer pour nous. Un jour, Abdallahi Ben Oumar, qu’on appelait affectueusement Abay, entra dans cette bibliothèque du commerçant qui sera bientôt maire de la ville. Parmi les livres bien rangés sur les rayons, il découvrit un, de petites dimensions, orné de fleurs. Il l’ouvrit et resta sans souffle à la lecture des premiers vers. Il le mit en poche et s’en alla courant vers la mosquée universitaire de Sankoré. Dans une maison toute proche, d’autres amis étaient là. Il leur découvrit sa trouvaille. Les amis d’enfance, médusés, se mirent à mémoriser les poèmes de quatre vers du petit livre que Abay remit discrètement à sa place, dans la bibliothèque du maire, un jour et une nuit après. Le livre a pour titre : Robaiyat de Omar Khayyam. Il nous a accompagné depuis sa découverte et sa mémorisation. Aujourd’hui, cinquante ans après, nous le traduisons en sonrhaï de Tombouctou, en ces sombres jours où certains qui vécurent comme nous les années de la faim sont retranchés dans les collines du désert comme Hasan i Sabbah à Alamut. Dans l’introduction, nous donnons à grands traits les dates fondamentales de sa vie et de son œuvre en ne citant que les sources principales. Le texte en français à partir duquel nous avons traduit les quatrains est la version faite à partir du persan par Franz Toussaint, publiée il y a un siècle, en 1924. Nous faisons suivre une brève bibliographie à la traduction pour donner au lecteur la somme des références qui permirent d’écrire cette introduction à la version sonrhay des Quatrains de Khayyam. En arrière de chaque plume, il y a plusieurs autres qui rendent une écriture possible. Nul ne part du néant pour écrire. Ubuntu disent les Bantu, j’existe parce que nous existons. Cela explique la page des remerciements à tous ceux qui aidèrent à trouver de par le monde les éditions des quatrains ou les études relatives à la vie et à l’œuvre de Khayyam qui nous accompagnent depuis des années. Que ce bref travail soit pris pour ce qu’il est pour nous, un hommage rendu à Franz Toussaint, cent ans après la publication de sa traduction des Quatrains, à Abbas Kader, maire de Tombouctou qui eut dans sa bibliothèque cette version de Franz Toussaint, à Abdalahi Ben Oumar, Abaye, qui nous a permis d’avoir accès à cette édition, et à Omar Khayyam lui-même qui donna à nos jeunes années un art de vivre, lorsque partout autour de nous, il n’y avait que guerres, famines et épidémies.
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Ismaël Diadié Haïdara
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Nota al texto
[1] Essais, p. 1206 en Les essais de Michel de Montaigne. Volumen 18 de Les Portiques / Le Club français du livre – Les essais de Michel de Montaigne. Samuel Silvestre de Sacy, 1962.
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